Guérir du centralisme pour réussir

Publié le par LEMA

A l'occasion du Lema eguna sur le thème, sortir du centralisme, nous accueillons Jean Ollivro, géographe, universitaire breton à Rennes II. Il tient un discours résolument optimiste sur la fin du centralisme. Dans le monde contemporain, la France n'a pas d'autres alternative que de se réformer en profondeur.



Pourquoi le centralisme est incompatible avec la démocratie ?


Jamais en France le discours républicain symbolisé par cette magnifique devise (liberté, égalité, fraternité) n’est autant entré en contradiction avec l’évolution réelle de la société. Cette dernière n’a jamais été autant divisée, fracturée, inégale. Le nombre de personnes imposables sur les grandes fortunes a doublé entre 1990 et 2005 (la moitié de ces personnes vit à Paris) et parallèlement 11 millions de salariés, soit un salarié sur deux, dispose de moins de 843 Euros par mois pour vivre. On compte en France 6 millions de pauvres et la situation est parfois dramatique. On voit pour la première fois apparaître en France une classe de pauvres qui travaillent, notamment dans les lointaines couronnes périurbaines (ils s’éloignent pour des raisons foncières mais s’appauvrissent au quotidien en raison du coût croissant des déplacements).

L’hypothèse du livre est que les principes républicains, renouvelés incessamment dans le discours (la mixité sociale, l’égalité des chances…) sont des paravents idéologiques destinés à légitimer une construction territoriale inverse, notamment au profit de Paris, et à asseoir les intérêts d’une minorité qui contrôle le système et en bénéficie.

Dans l’histoire, depuis les Capétiens et malgré la présence de systèmes politiques différents voire en apparence « opposés » (Monarchies, Révolutions, Empires, Républiques…) la seule permanence du pays reste cette opposition sans cesse accrue entre un centre et ses périphéries. Du coup, la France est au plan fonctionnel un des pays (sinon le pays) le plus centralisé de la planète. La capitale concentre sur 24 km2 tous les ministères (pouvoir politique), 96 % des transactions boursières (pouvoir financier), 90 % des sièges sociaux des grandes entreprises (pouvoir économique), 75 % des journalistes (pouvoir médiatique)… On constate un décalage criant entre « la République des mots » et « la République des maux ». L’étude analyse ce gouffre qui illustre le « nouveau mal français » et bâti un discours optimiste et propositionnel pour résoudre ce fossé entre l’idéal républicain et sa construction tangible.


Pensez-vous que le centralisme français est réformable ?


Oui bien sûr. D’une part, la France est en difficulté financière (1200 milliards de dettes) et le système centraliste montre des limites évidentes. Organiser un pays avec un seul point fort au lieu d’activer de véritables dynamiques régionales s’avère un frein pour la prospérité d’ensemble du pays. D’autre part, la France est organisée avec une lourdeur administrative inégalée et un saupoudrage des budgets sur des espaces multiples et peu lisibles (le poids financier d’une agglomération de 300.000 habitants est à peu près équivalent à celui d’un département et d’une région). Les territoires des collectivités (communes, communautés de communes, pays, départements, régions) ne se calent ni sur certains territoires électoraux (canton, circonscription….), ni sur les territoires statistiques (zones d’emplois), ni sur les multiples périmètres de gestion (schémas sanitaires, découpages administratifs des CCI ou des Chambres d’agriculture, maillage des collèges ou des lycées…) ! La France fonctionne avec une incroyable lourdeur et de multiples doublons qui symbolisent une organisation d’un autre âge. La stratégie de Paris a toujours été de diviser pour mieux régner et le seul pouvoir qui compte est ainsi le pouvoir parisien. De même, on a eu un empilement progressif des territoires institutionnels pour répondre à l’évolution des mobilités. A un moment, il faut faire le point. L’enjeu décisif de la ruine de l’Etat et du vieillissement des populations (d’ici 35 ans le nombre de plus de 60 ans va doubler, des plus de 70 ans tripler et 85 ans et plus quadrupler) va entraîner une indispensable réforme. On ne pourra pas continuer ainsi. Contrairement à des personnes irresponsables qui critiquent l’administration pour en favoriser le démantèlement, on sait aujourd’hui qu’une gouvernance efficace et moderne est un élément essentiel de la dynamique des territoires. Enfin, l’essor général de nouvelles technologies d’information et de communication (elles sont nettement plus ascendantes) va à l’encontre de toute organisation centraliste et pyramidale.


Une Europe forte est-elle possible avec des Etats nationaux aussi puissants ?


Les Etats Nations ne sont pas puissants partout. Le budget des régions ne représente en France que 2 % du budget de l’Etat contre 15 % en Italie, 25 % en Espagne et 50 % en Allemagne. Si en France on assiste à une déconcentration des compétences sans allouer les budgets afférents (c’est la décentralisation des ennuis !), il en va bien autrement en Europe.

Depuis les années 1970 et malgré des nuances, la tendance est au calage progressif des enveloppes politiques sur les territoires de la vie quotidienne que sont les pays (des études montrent que 83 % de la vie des gens se fait dans un rayon d’environ 20 minutes autour de leur habitation) et les régions. Progressivement, pour plus d’efficacité, on tend partout vers une organisation à quatre niveaux (pays, région, Etat, Europe) avec une organisation polycentrique préconisée d’ailleurs par le Schéma Directeur de l’Europe Communautaire (S.D.E.C) pour éviter les excès de la métropolisation qui nulle part dans le monde ne freine le déferlement périurbain. Bâtir concrètement la démocratie, c’est la bâtir dans les territoires avec une équité d’accès aux services, à la santé ou à l’emploi. Pour des raisons environnementales (mobilité plus durable car plus locale), économiques (plusieurs points forts) et une meilleure gouvernance (l’égalité sociale est un leurre quand l’égalité territoriale n’est pas assurée) les pays et les régions ont de beaux jours devant eux. Comme le montre le livre avec des préconisations très concrètes, il est l’heure d’avancer en France sur la voie d’une autre République pour bâtir réellement ce que l’on appelle la démocratie.

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